1. Les inspirés
Pour certains, le dojo est un lieu mythique, sacré, l’endroit où, un jour, le pratiquant
recevra l’illumination mystique. Poussée à son paroxysme, la notion de dojo s’apparente
à celle de l’église pour les chrétiens. La signification des idéogrammes japonais,
les saluts, la tenue…, il n’en faut pas plus, à d’autres, pour créer une religion
dont ils sont, fonction de leur personnalité, gourous ou disciples.
2. Les sportifs
Pour d’autres, au contraire, le dojo n’est autre chose qu’un simple club sportif
: on y va pour rencontrer des amis, pratiquer une gymnastique d’entretien susceptible,
éventuellement, de faire maigrir ou, le cas échéant, de permettre de se défendre.
On y vient pratiquer l’aïkido comme on vient pratiquer du tennis ou du basket.
Voilà,
schématiquement, les deux conceptions du dojo que nous trouvons le plus fréquemment
dans nos pays occidentaux… mais aussi chez 95% des pratiquants d’aïkido.La réalité
est pourtant tout autre.
Qui veut comprendre le fonctionnement d’un dojo, au sens traditionnel du terme,
doit avoir à l’esprit celui d’une entreprise dont le patron, à sa tête, se nommerait
« maître » ou « senseï ».
1. Analogie avec l’entreprise au niveau de la structure
Les dojos, à l’instar des entreprises, sont de plusieurs natures : il existe des
entreprises familiales, dites artisanales, des entreprises à succursales multiples
ayant une dimension régionale ou nationale, ainsi que des multinationales.
La structure de base d’un dojo est de type pyramidal, exactement comme toute entreprise.
voir schéma ci-dessous.
Cette hiérarchie nous est constamment rappelée, pendant la pratique, si l’on regarde
la disposition d’un dojo.
- le fondateur au sommet (la référence),
- à droite du fondateur, rang inférieur, le senseï du dojo,
-
à gauche du professeur, les uchi deshi
- à droite du professeur, les « consommateurs »
2. Analogie avec l’entreprise au niveau du fonctionnement
Tout est hiérarchisé au sein d’un dojo, tant la position, les responsabilités
et les tâches à accomplir, que les relations entre les acteurs.
Pour poursuivre l’analogie,
le patron (le professeur), décide de la
place de chacun dans son entreprise (son
dojo) :
contremaître (ex : 5ème dan), salarié (ex : 5ème kyu).
C’est pourquoi cela
n’a aucun sens de donner un grade au professeur ; il n’a aucun
poste dans son entreprise puisqu’il en est le patron et décide de la place de chacun.
On l’aura compris, la
structure conditionne l’intelligence du milieu et induit la qualité de son fonctionnement.
Néanmoins, certains écueils vont inévitablement se présenter, qu’il appartiendra
au professeur de surmonter.
Car l’une des premières compétences d’un professeur
d’aïkido est de savoir à qui il transmet un enseignement martial. En effet, l’aïkido
n’est pas universel et ne convient pas à tout le monde.
Certains n’ont pas leur
place dans un dojo.
A/ AU NIVEAU DES ELEVES
1. Ceux qui attachent une importance excessive aux grades
Nous l’avons vu plus haut, donner un grade à un professeur n’a aucun sens puisqu’il
est le patron.
Un grade n’est pas une norme régionale, nationale ou internationale
indiquant une valeur, une compétence. Rappelons que « dan » signifie « degré »,
comme les marches d’un escalier et donne la position d’un individu dans l’entreprise
(dojo). Ce n’est pas un repère dans la connaissance de l’aïkido et n’aide en rien
à se situer dans la progression de cette discipline.
Pourtant, combien de personnes pensent-elles le contraire ?
Pourquoi ? Parce qu’on aborde l’aïkido avec notre formatage culturel, qui, soit dit en passant, ne demande aucun effort, ni aucune compétence.
Ainsi aboutit-on au paradoxe suivant : des professeurs réputés et des ignorants
n’ayant jamais pratiqué l’aïkido portent le même avis sur le grade : un critère
de valeur fondé sur un système formaté, occidental, système universitaire, militaire,
sportif…
Aussi, afin de satisfaire cette aberrante notion occidentale de grade, va-t-on entretenir
cet état d’esprit :
Lors de passages de grades, par exemple, où des jurys jugeront des pratiquants qu’ils
ne connaissent pas, exécuter des catalogues de techniques. Des pratiquants désireux
d’obtenir un grade lors d’un examen, vont « bachoter » toute l’année pour un mini
psychodrame d’un quart d’heure devant un jury. Un grotesque numéro de duettistes
qui ne saurait en aucun cas faire valoir de compétence martiale.
Comprenez bien
: dans le domaine martial, une technique réussie, vous êtes vivant, une technique
manquée, vous êtes mort. La technique n’est que le moyen et non l’objectif. Ne pas
comprendre cela est la plus grande erreur pédagogique que l’on puisse commettre.
Magnifique constat d’incompétence et d’incompréhension. Néanmoins tellement évident
et crédible pour un occidental ! Pris en flagrant délit d’ignorance, la personne
à laquelle vous ferez part de vos questionnements vous rétorquera qu’on n’est pas
au Japon, qu’ici en France, les lois du pays imposent de tels systèmes de grades.
Invoquer le fatalisme est une facilité : cela dispense de réfléchir.
Pis encore, on ira jusqu’à prétendre que ce comportement aberrant permet de protéger
les foules ignorantes des escrocs de tous poils, qui ne procèdent pas ainsi, et
qui ne cherchent qu’à les abuser et les exploiter.
Croire en l’appréciation d’une qualité martiale par des gens que l’on ne connaît
pas est absurde. Un pratiquant d’art martial ne se fie qu’à son propre jugement.
Une belle carte de visite n’est que le signe que la personne qui vous la présente
a les moyens de se payer un imprimeur...
Aux yeux du pratiquant d’aïkido traditionnel, se livrer à pareille pantomime pour
satisfaire à des critères qui n’on rien d’aïkido est ubuesque. Cela explique toutefois
les tensions et les dires des différentes fédérations, bref, toute l’histoire de
l’aïkido en France depuis 50 ans. L’aïkido ne s’apprécie pas à l’aune de critères
occidentaux ancrés dans des approches militaires, universitaires ou même sportives.
2. Ceux qui ne veulent être l’élève de personne
Il s’agit de ceux qui pensent n’avoir que des droits mais aucune obligation, qui
veulent commencer en étant directement « patron ».
Ceux-là ne peuvent être tolérés au sein d’un dojo, au même titre qu’aucun patron
n’embauchera un salarié qui refuse de travailler pour lui ou d’obéir à ses ordres.
De même qu’un patron emploie un salarié pour ses compétences. Si les lacunes ou
l’incompétence de ce dernier mettent en jeu la réputation, le développement et la
vie de l’entreprise, il ne peut que se retrouver très vite à la porte. Il en va
ainsi au sein d’un dojo.
3. Ceux qui prétendent améliorer l’aïkido
Nous avons parfois à faire à des individus qui, sans jamais avoir appris l’aïkido,
voudraient que celui-ci fonctionne selon leurs délires, c’est-à-dire selon leurs
propres conceptions de l’administration, de la gestion associative…
Ils commencent par critiquer ce qu’ils voient et prétendent que l’on devrait faire
autrement, comme dans d’autres domaines qui n’ont rien à voir avec l’aïkido, tels
par exemple le syndicalisme ou les partis politiques.
Cette attitude dénote une haute opinion de soi, car, sans connaître la discipline,
on prétend l’améliorer en changeant son fonctionnement. C’est ce que l’on qualifie
de « misonéisme », à savoir l’incapacité à apprendre quelque chose de nouveau.
Ces individus n’ont rien à faire dans un dojo d’aïkido. Ils passeront leur temps
à vouloir dénaturer la discipline pour qu’elle ressemble à ce qu’ils connaissent
dans d’autres domaines. A l’instar de l’entreprise, un employé se permettant d’aller
expliquer au patron comment il doit gérer son affaire prendra la porte dans l’instant
qui suit.
B/ AU NIVEAU DU PROFESSEUR
1. Celui qui commercialise sa pratique
Nous l’avons vu plus haut, un professeur ne transmet pas un enseignement martial
à n’importe qui.
Ceci implique qu’un vrai pratiquant d’aïkido traditionnel ne publie
pas de livres ni ne produit de cassettes vidéo dans lesquels il expose son enseignement.
Tout au plus une vidéo publicitaire ou des publications anodines, destinées à la
promotion de son dojo.
Pour poursuivre l’analogie avec l’entreprise, si vous travaillez pour Renault, vous
ne divulguez pas vos secrets de fabrication à la concurrence, vous ne travaillez
pas pour cette dernière, sous peine d’être viré pour faute grave.
L’aïkido traditionnel n’est ni un spectacle, ni un produit de consommation. Il ne
se commercialise pas.
2. Celui qui ne sait pas quelle est sa place
Formatage culturel occidental oblige, un professeur peut accorder, lui aussi, une
importance excessive à son propre grade.
S’il est issu d’un autre dojo, d’une entreprise différente au sein de laquelle il
avait un grade, il conserve ce grade car personne ne peut le lui enlever : s’il
a été contremaître chez Renault, il pourra dire toute sa vie, « j’ai été contremaître
chez Renault ».
Nul ne peut lui retirer cela.
Pour autant, lorsqu’il change d’entreprise, sa place dépendra de la volonté du patron
qui l’embauche.
Si un enseignant a un grade, c’est qu’il est uchi deshi d’un autre maître, dont
il professe l’enseignement et qui est le patron de ses entreprises (voir schéma
ci-dessous).
Le fonctionnement interne dépendra donc de ce dernier : « un maître, un dojo ».
Ayant fait un tel choix, l’enseignant est, de fait, d’accord avec son fonctionnement,
aucune obligation économique ne l’obligeant à rester.
Néanmoins, le développement de l’individu, le « do », fait que nous sommes tous
différents et qu’un jour, ce fonctionnement puisse ne plus lui convenir, car commence
alors son autonomie, but principal de la pratique. C’est signe qu’il est temps pour lui de créer son propre
dojo.
Cela peut se faire en créant une succursale
de la première entreprise. Celle-ci
devient alors plus grande et l’enseignant s’élève dans la hiérarchie.
Cela peut se faire en créant son entreprise et en devenant son propre patron. Il
devient alors concurrent de son ancien patron et ne saurait, de ce fait, lui demander
de le cautionner. Devenu patron de son entreprise, il n’a, en conséquence, aucun
grade.
« Un maître, un dojo ».
Cette conception traditionnelle du dojo, si elle n’a rien
à voir avec ce qui se fait dans le domaine sportif habituel de l’aïkido fédéral,
n’est pas une « japonaiserie » inapplicable dans notre pays.
Il n’y a rien, en cela, d’ésotérique, de mystique ou de purement oriental. A bien
y regarder, cela s’apparente tout simplement au fonctionnement quotidien de toute
entreprise, tel que nous pouvons l’observer autour de nous. ?
Pour autant, on l’aura compris au travers de ces développements, la qualité première
d’un pratiquant d’aïkido, maître ou élève, est le jugement.
Pour le maître, car il lui garantit la qualité des personnes dont il s’entoure et
auxquelles il professe un enseignement martial.
Pour l’élève, car il lui permet de choisir son maître, donc son dojo, en toute liberté
et de se construire dans un environnement certes hiérarchisé mais auquel il a décidé
de lui-même d’adhérer. Sa liberté s’en trouve, paradoxalement, affirmée.
Le schéma ci-après synthétise les différences entre le modèle occidental fédéral et le système traditionnel EPA ISTA.
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- il s’agit, de fait, d’une fédération de consommateurs,
- c’est le client consommateur qui décide de la compétence du professeur (comme si
le client d’un artisan boulanger décidait de la qualité de cet artisan !),
- l’art martial devient un sport de masse et laisse place à l’appauvrissement et à
l’incompétence (voir les dérives du judo ou du karaté, par exemple),
- pain béni pour les opportunistes, politiques et administratifs ratés ne pratiquant
plus, d’où magouilles, passe-droits, ambiance détestable…,
- lieu de la pensé unique, pauvre et aliénante,
- démocratie confisquée par ceux qui sont en place et veulent le rester, laisser leur empreinte,
imposer leurs amis et éliminer ceux qui les gênent,
- aucune autonomie laissée au pratiquant, puisqu’il fait partie d’un système purement
administratif.
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- chaque artisan / patron, compétent dans son métier, organise son entreprise et décide,
pour elle, de la compétence de ceux qui s’y trouvent,
- pas d’incompétent aux commandes : un incompétent créant une entreprise se retrouve
très vite en faillite,
- préservation de l’originalité et de la qualité de l’art martial,
- sérénité, liberté, puisqu’on choisit soi-même son dojo, comme on choisit son boulanger,
l’homme, dans ce qu’il a de meilleur,
- on choisit son enseignement, ne se fiant qu’à son propre jugement. On travaille
ainsi au développement de soi, acquérant peu à peu de l’autonomie, but suprême de
l’aïkido.
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